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au bout du rail




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Budapest


Après la Suisse, la Hongrie.
Nous sommes hébergés pour deux jours chez Andor, ami hongrois de la famille de Serge.

Lara : Andor nous guide dans nos premiers démêlés avec la logique floue des gares à l'Est de la Suisse. Deux guichets plus tard, nous avons nos billets pour la frontière (vive interrail). Et après ? Ben, après, on verra. Surprise. Pour l'instant, on savoure : nous avons devant nous deux jours à Budapest.

Premier choc dans le métro : c'est cinq euros la journée ! Argh ! Serge tire une drôle de tête... .il va falloir revoir à la haute notre budget prévisionnel. Les pays de l'Est sont plus à l'Ouest que ce qu'on croyait !

Serge : La ville est déjà assaillie d'occidentaleries et tout y est cher et mercantilisé. Le métro, bien que de conception purement soviétique, est déjà noyé de publicités, même au niveau du sol, où des icônes incantatoires criant aux usagers " consomme, consomme, consomme " sont collées selon un processus particulier. Quant aux prix, ils laissent tout simplement les salaires sur le carreau dans la course effrénée vers les sommets.

Le métro de Budapest a déjà quelques caractéristiques russifiantes : les escalators sont immenses (vision surréaliste d'hommes et de femmes qui défilent sans fin, vers le haut et vers le bas, droits comme des i... ), la rame est de facture russe et certaines stations sont décorées de marbre. Mais l'échelle reste très humaine.

Nous commençons par une visite de la rive droite du Danube et des monuments qui surplombent la ville du haut des deux collines (Buda et Pest). Il flotte sur ce haut lieu national un parfum de légendes, de cavaliers hongrois moustachus et de sombres histoires romantiques et terribles ! Les règnes se sont succédés, laissant chacun un témoignage différent, mais dans une certaine continuité.

Les tourelles de pierre blanche du Fortin des Pêcheurs ont un charme définitivement oriental. Elles font face au Château, dont le style massif et imposant est tout à fait assorti aux statues de bronze des suzerains immortalisés (l'Aigle n'est pas mal non plus, dans le style Nazgül). Mais le clou de la ballade reste la Colline du Mémorial, avec ses statues soviétiques triomphantes qui nous inspirent plus de dérision que de respect. (C'est plus fort que moi, je vais poser chatouillant la plante de pied d'une des statues mal chaussée, pendant que Serge fait la photo).

Budapest nous montre ses citadelles de rois, ses statues aux aigles déployés, ses chevaux fringants et caparaçonnés, ses lions fiers ou agressifs, ses coupoles élancées, son Danube fidèle et majestueux, bref : elle nous fait bien comprendre qui elle est, à savoir une glorieuse cité au rayonnement étendu.

Budapest nous exhibe ses monuments érigés à la gloire des soldats de l'Armée Rouge tombés pour ses beaux yeux, caricatures de monuments totalitaires, véritables témoins historiques qui rappellent au voyageur que Budapest a appartenu quelques décennies au bassin versant soviétique, contre son gré, malgré l'héroïque reprise de la ville en 45, où Staline a préféré sacrifier des milliers de vies humaines dans un siège compliqué. Pilonner la ville sans discernement l'aurait rasée, ce qu'il voulait éviter, apparemment. Mais les Hongrois n'ont pas digéré le reste, allez savoir pourquoi... Les échos sanglants de ces évènements vibrent encore dans l'air que dégagent ces écrasantes caricatures de statues phallocratiques dédiées à la raison d'Etat, à la gloire, et au mépris de l'être humain. Nous nous appliquons à tourner en dérision tout ce décorum en prenant en photos des scènes irrespectueuses de ces horreurs, soucieux de développer un militantisme pacifique, inoffensif et humoristique. C'est anodin, mais cela soulage, et les gens qui passent après nous imitent nos singeries avec délectation.

Le lendemain, nous découvrons la rive gauche de Budapest.

Dans la cour arrière de la Grande Synagogue tintinnabule un arbre étrange et argenté. C'est un saule pleureur dont les feuilles bougent dans le vent... Elles parlent de ceux qui sont morts en ces temps pas si lointains où l'Horreur dévastait l'Europe.

La ville, bien que malade de ses pots d'échappement présente de magnifiques façades qui attendent avec impatience d'être ravalées au Kaärcher, spécialité récemment transférée à la chose hongroise (prononcer en hongrois : " Sharkeuzy " !). La ville est un fleuron de l'Art Nouveau, bien qu'elle ne compte à priori aucune œuvre de Jean Nouvel. Certaines façades renvoient à des façades de Prague, d'autres rappellent Bruxelles, ou donnent l'impression que Gaudi y a laissé sa griffe, d'autres font penser à Buenos Aires. C'est jubilatoire.

Ce patchwork coloré de façades cossues ( du moins en apparence... ), dans un style plutôt lourd, évoque une stabilité, une aisance matérielle durable et établie. Stuc, mosaïques, sculptures et moulures en tout genre, façades de briques colorées... il y a de tout, du pire comme du meilleur, mais l'ensemble frappe l'admiration.

La mondialisation galopante a déjà imprimé sa marque, mais le centre ville garde un air calme et paisible. Je ne sais pas trop comment décrire l'atmosphère des lieux publics (rues, espaces verts, squares... ) anciens certes, mais extrêmement bien conservés et respectés. Les hongrois semblent particulièrement respectueux. Est-ce du à l'omniprésence des vigiles qui patrouillent discrètement, dans la moindre épicerie, la moindre station de métro ?

Budapest nous laisse goûter aux saveurs hongroises (Tokay excepté). Les saveurs hongroises vibrent entre différentes polarités, notamment la polarité " tomate " et la polarité " paprika ". Cette dernière est une grande famille, très accueillante, qui inclut tous les poivrons et piments associés.

Budapest nous chante ses opéras, ses fondations Lizt, ses airs de pianos qui semblent s'échapper d'immenses fenêtres anciennes et ouvertes. Budapest nous expose à de nombreux coins de rue ses librairies attirantes, ses bibliothèques florissantes, ses musées qui donnent envie de rester, ses affiches de spectacles étonnamment diversifiées (Cirque du Soleil, Anoushka Shankar, Mark Kopfera, ensemble de contrebasses, Salsa, Tango, Smashing Pumpkins, nombreux opéras très connus... ), ses expositions en tout genre, ses théâtres... et nous prouve à quel point son rayonnement est aussi - et surtout- culturel.

Cette ville me laisse l'impression souterraine et persistante d'un exotisme subtil. Quelque chose qui plonge ses racines dans les couleurs vertes et brunes et les courbes végétales de l'artisanat national... .dans les arômes du borsch au paprika... et dans les mystères de cette langue inclassable et tolkiennienne (d'ailleurs, j'ai repéré la porte d'un trou de hobbit dans le premier métro historique !).

Bref : Budapest a pour nous un petit goût de revenez-y ! Mais l'appel du Grand Est se fait sentir, et nous finissons par reprendre le fil du rail vers la frontière ukrainienne. Et lorsque nous nous éloignons de Budapest, notre train n'est plus un train européen. Il y a VRAIMENT comme un frisson d'aventure dans l'air...





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