La représentation spatiale dans Tintin
La représentation spatiale tient une grande place dans
l’œuvre la plus importante d’Hergé, Tintin. Hergé s’est attaché à lui accorder
une attention particulière. Les détails fourmillent, et l’espace est représenté
ou évoqué à travers son œuvre de nombreuses manières différentes. On pense bien
sûr immédiatement à l’erreur impardonnable de Tintin et du Capitaine Haddock
dans Le Trésor de Rackam le Rouge (p. 23), où
ils ont en leur possession un couple de coordonnées géographique (Latitude et
Longitude) mais ils se trompent de référentiel géodésique et ne trouvent pas
l’Ile au trésor ; mais il y a bien d’autres passages où la représentation
spatiale est utilisée. Voyons donc ces différentes façons de représenter
l’espace dans son œuvre, l’une après l’autre. |
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Dans deux cas, Hergé aide le
lecteur à se représenter où se situe et où prévoit d’aller Tintin. Soit il
s’agit d’une carte géopolitique de l’Amérique Latine (Le
Temple du Soleil, 1), soit il s’agit d’une carte de l’itinéraire que
doit suivre le paquebot sur lequel se trouve Tintin (Les
Cigares du Pharaon, 1). Dans les deux cas, Hergé utilise une carte, à
très petite échelle, simplifiée, pour faire passer un message clair. Dans les
deux cas également, la carte se situe au tout début de la première page, dans
un but de situer l’action à venir. Le recours à ces petites cartes est
efficace, et l’usage d’une carte pour situer l’action semble la forme de
représentation la plus adaptée, d’autant que ces cartes sont claires et suffisantes.
De plus, le fait de faire commencer l’album par une carte plonge immédiatement
le lecteur dans une ambiance d’aventure. On se dit d’emblée : « Ah,
il va y avoir du sport, si Hergé sent qu’il faut nous aider en nous précisant
le lieu (forcément lointain) de l’action ». On peut ici faire le parallèle
avec l’usage du tracé progressif de l’itinéraire de l’avion en fondu enchaîné
au début de certains « Indiana Jones » (voir article sur « La
représentation spatiale au cinéma », à paraître). Retour au sommaire
Le nombre de fois où Hergé meuble
les murs situés en arrière plan dans les bureaux (en général de police) est
impressionnant. La liste est longue : -
carte du réseau ferré indien, Les
cigares du Pharaon (p. 49) -
plan de la ville de Shanghai, dans le bureau de police, Le Lotus Bleu (p. 29, 44, 51) -
carte régionale du San Théodoros affichée au mur dans un
bureau, L'Oreille Cassée (p. 30) -
carte thématique de la Grande Bretagne, L'Ile Noire (p. 56) -
carte d'un réseau (télécommunications?) en Europe, L'Ile Noire (p. 57) -
carte dans le bureau du commissaire (Saint Nazaire?), Les 7 boules de Cristal (p. 55, 62) -
carte dans le bureau de M. Baxter, directeur de l'usine de Sprodj (Syldavie), Objectif Lune (p. 18, 19, 34, 36, 50, 51, 54, 55) Dans le Lotus Bleu et dans les 7
boules de Cristal, on peut remarquer que les plans présentent de nombreuses
différences entre les images. Hergé n’a pas donc poussé le vice du détail
jusqu’au bout, puisque les plans différent d’une image à l’autre. Mais il est
vrai que si on ne cherche pas sciemment à remarquer ces inexactitudes somme
toute mineures, on peut lire quarante fois les albums sans les voir. Dans toutes ces images, ces cartes
sont utilisées comme image d’Epinal, symbolisant le pouvoir, le contrôle du
territoire, pour bien faire comprendre au lecteur que la pièce où les
personnages se trouvent est un bureau d’une administration. Ceci permet au
passage de remarquer à quel point il est finalement établi par la société que
la géographie permet avant tout de contrôler le territoire, c’est à dire, de
« faire la guerre », d’une manière ou d’une autre, que ce soit la
guerre militaire ou économique. Hergé renforce consciemment ou inconsciemment
l’idée défendue par Yves Lacoste (La géographie, ça sert, d’abord, à faire la
guerre). Retour au sommaire
Même si la plupart du temps, notre
héros omniscient Tintin ne se perd pas, Hergé se plaît malgré tout à évoquer
les particularités de certains espaces à pouvoir dérouter ceux qui y sont
étrangers. Deux cas se présentent : -
Tintin s'égare dans Shanghai, Le
Lotus Bleu (p. 8) -
Les Dupondt tournent en rond dans le désert, Tintin au pays de l'or noir (p. 29, 30)
2) Les protagonistes parviennent à se repérer -
Philémon Cyclone trouve le tombeau du premier coup, en plein
milieu du désert, Les cigares du Pharaon (p. 6) -
Tintin demande son chemin à un autochtone, et arrive à bon
port dans la soirée, L'Ile Noire (p. 40).A ce
propos, on notera que Tintin demande rarement son chemin, il sait presque
toujours où il se trouve. C’est Tintin… -
Tintin et le Capitaine utilisent une carte marine, Le Trésor de Rackam le Rouge (p. 21) La carte est peu
détaillée. -
Tintin et le Capitaine utilisent une carte marine, Coke en stocks (p. 51). La carte est mal faite. -
Tintin regarde un plan du site et prend de la hauteur pour
voir l'ensemble des installations, Objectif Lune (p.
20). On ne voit pas le plan. Les indications de distance sont
très rares. Lorsque Tintin demande son chemin dans l’Ile Noire, l’autochtone
lui donne une indication (vingt miles). On sait aussi que le Peary a 150 miles
nautiques d’avance sur l’Aurore (L’Etoile mystérieuse).
Il n’y a pas d’autres indications de distance chiffrée. Dans les Cigares du Pharaon, il
n’est précisé nulle part quels indices sont utilisés par le professeur Philémon
Cyclone pour trouver sans hésitation le tombeau. Ce don à s’orienter si
parfaitement dans le désert, quand bien même il n’utilise qu’un vague papyrus
et qu’il n’est pas Touareg, relève du surnaturel. Hergé a particulièrement développé
le sujet de la radiesthésie dans son œuvre à partir de l’apparition de
Tournesol (le Trésor de Rackam le Rouge). Le
savant utilise régulièrement ce moyen pour appréhender l’espace d’une manière
peu commune, et qui nous échappe encore en très grande partie. On notera qu’il
est assez intéressant de voir en la personne d’un savant, donc matérialiste,
cartésien et scientifique, un grand utilisateur d’une discipline pour le moins
occulte. Retour au sommaire
Hergé insiste sur la façon dont
ses héros se représentent l’espace à eux-même, c’est à dire comment ils
perçoivent l’espace. L’espace est souvent hostile dans son œuvre, ce qui est
normal puisqu’il est le décor d’épiques aventures. Les hautes montagnes des Andes
ou de l’Himalaya, la jungle de l’Inde, d’Amérique Centrale ou du Pérou, le
terrible désert du Sahara, les montagnes sauvages des Balkans, les océans
déchaînés ou gelés, les volcans, les tremblements de Terre, les chutes
d’astéroïdes, la savane Africaine, les prairies infinies du grand Ouest
Américain, etc.., sans parler de la plus grande aventure humaine jamais tentée,
le voyage sur la Lune, sont autant de prétextes à imaginer des aventures
fascinantes. L’hostilité peut aussi se manifester par l’espace urbain (Tintin
en Amérique, Le Lotus Bleu, Tintin au pays des Soviets). -
Le château est perçu comme sinistre, L'Ile Noire (p. 43) -
La notion de frontière est très importante. Le Sceptre d'Ottokar (p. 52) Le bandit, autant que
Tintin, voient en ce panneau qui indique la frontière le salut du premier. -
L'espace est perçu comme infini par le Capitaine Haddock, Le Temple du Soleil (p. 34) -
Les mirages faussent la perception de l’espace, Tintin au pays de l'or noir (p. 19, 20, 22, 23) Les
Dupondt y sont évidemment plus sensibles que Tintin, et ce passage devient même
une caricature des mirages qu’on peut avoir réellement dans le désert. -
Foudre Béni perçoit l'espace au delà de la vision
habituelle, Tintin au Tibet (p. 44, 50, 61) Ce
passage évoque particulièrement bien le fait qu’on ne perçoit pas l’espace qu’à
travers les cinq sens habituels. Ce moine aveugle a développé une sensibilité
extrasensorielle. Que ce genre de phénomènes existent réellement ou pas, au
Tibet ou ailleurs, peu importe : la question reste ouverte, et le plus
important était de la poser. Retour au sommaire
Etant donné que l’avion est
omniprésent dans Tintin (16 albums sur 22, sans compter les hélicoptères), et
que notre grand aventurier va même jusqu’à prendre des fusées pour aller sur la
Lune, les occasions de montrer la surface de notre planète vue depuis le ciel,
voire depuis l’espace, sont nombreuses. -
La campagne vue du ciel est assez réaliste, Le Sceptre d’ Ottokar (p. 18) -
L’Ile de Pulau-pulau Bompa, où va atterrir le Carreidas 160
est très bien faîte et véritablement impressionnante, Vol
714 pour Sydney (p. 16) -
La Syldavie, l’Europe, et la Terre vues depuis l’espace, Objectif Lune (p. 61), On a
marché sur la Lune (p. 4, 57 à 60) Les images de la Terre vue de l’espace sont très bien
faites, d’autant plus que les albums sont sortis bien avant les premières images
satellitaires (Objectif Lune en 1955, et On a marché sur la Lune en 1962), tout
au plus peut on critiquer la trop grande taille des nuages, Objectif Lune
(p.61), On a marché sur la Lune (p. 57) et l’absence de neige, On a marché sur
la Lune (p. 59), alors qu’elle se voit extrêmement bien du fait de son albédo
marqué. Or, dans la page d’après (p. 60), on voit, depuis le sol, de la neige
sur la plupart des sommets. De plus, lorsque Tournesol attire l’attention sur
le fait que personne n’avait encore contemplé la Terre depuis l’espace, On a
marché sur la Lune (p. 4), l’image de la Terre qu’Hergé nous dessine ne
comporte pas un seul nuage, alors qu’on a pu établir depuis qu’on voit
principalement les nuages depuis l’espace. Retour au sommaire
Rares sont les indications chiffrées dans Tintin. Ont déjà été évoquées l'indication de distance
donnée par l'autochtone dans l'Ile Noire (p. 40), 20 miles, ainsi que l'avance du Peary sur l'Aurore
(150 Nautic Miles) dans l'Etoile Mystérieuse (p. 36-37). Retour au sommaire
Hergé évoque souvent l'espace dans son oeuvre. Il montre bien comment les héros (mis à part Tintin) font pour s'orienter
(pendule, cartes). Il considère la géographie à sa réelle mesure (contrôler le territoire) en utilisant la carte comme moyen systématique de faire comprendre au lecteur
que l'action se situe dans un bureau de police.
Il montre comment les personnages perçoivent l'espace, surtout à partir de leur vue, et parfois à partir
de sens un peu en marge des sens habituels, comme les rêves prémonitoires de Tintin ou la vision extradimensionnelle de Foudre Béni.
Hergé a excellé dans sa manière de nous décrire les espaces traversés par Tintin. Les paysages sont très bien rendus, et ce, toujours
aves quelques simples coups de crayon, ce qui constitue, une fois de plus, le trait principal de son génie. La Terre vue depuis l'espace
est réellement impressionnante.
La représentation spatiale comme aide au lecteur
La représentation spatiale en fond de plan, comme décor de bureaux
La représentation spatiale évoquée dans la problématique de l’orientation
1) L’espace parvient effectivement à perdre ceux qui le parcourent
La représentation mentale de l’espace, ou les perceptions spatiales
La représentation de la Terre vue du ciel ou de l’espace
Des indications spatiales chiffrées
Les autres données précises que'Hergé donne sont écrites sur les trois parchemins du Secret de la Licorne
(p. 61), lorsque Tintin les superpose et les regarde par transparence.
Conclusion
Les aventures de Tintin est une série de bandes dessinées relatant d'épiques aventures. Le héros voyage continuellement, et est systématiquement confronté
à de nouveaux espaces. Dans le cadre d'un sujet plus large, il convient de se demander comment est appréhendée la représentation de l'espace
dans la bande dessinée en tant que genre littéraire, et, plus généralement, dans les autres genres artistiques.
Ces questions seront traitées dans les mois qui suivent.